
À six mois du premier tour, six candidats se sont prêtés à l’exercice du débat et des propositions devant les éditeurs de l’Alliance de la presse d’information générale. S’ils sont tous d’accord sur l’état global du secteur et sur l’IA, ils se séparent nettement dès qu’il s’agit d’argent public, de plateformes ou de concentration.
Le mercredi 14 octobre, à Paris, l’Alliance de la presse d’information générale (APIG), qui fédère plus de 300 titres de presse quotidienne, a voulu savoir ce que les candidats à l’élection présidentielle de 2027 comptent faire de la presse et du droit des citoyens à l’information. Gabriel Attal (Ensemble pour la République), Bruno Retailleau (Les Républicains) et Edouard Philippe (Horizons) sont venus en personne. Raphaël Glucksmann s’est fait représenter par Boris Vallaud, Jean-Luc Mélenchon par Manuel Bompard et Marine Le Pen par Philippe Ballard. Le format était resserré, car chacun disposait de dix minutes d’exposé puis de huit minutes de questions-réponses. L’exercice a parfois montré que tous ne maîtrisaient pas leurs dossiers avec la même aisance.
Un consensus de principe
Sur le fond, personne n’a contesté le rôle démocratique de la presse d’information, ni la gravité de sa situation économique. Les lecteurs ont changé d’habitudes, la publicité a migré vers les grandes plateformes, et les candidats ont tous pointé le comportement prédateur des géants américains du numérique. On peut donc, déjà, leur reconnaître une forme de lucidité dans l’écroulement qui est à l’oeuvre.
C’est sans grande surprise que tous ont salué deux textes en cours de navette parlementaire. Le premier est la proposition de loi de la sénatrice Laure Darcos, apparentée Horizons, qui renverse la charge de la preuve sur l’utilisation des contenus culturels par les fournisseurs d’IA en instaurant une présomption d’utilisation. Le Sénat l’a approuvée à l’unanimité le 8 avril, mais le texte s’est ensuite enlisé à l’Assemblée, puisqu’il n’a pas pu être examiné en séance faute de temps. Et je pense qu’il ne le sera pas avant la Présidentielle. Le consensus affiché devant les éditeurs a d’ailleurs une saveur particulière, car Laure Darcos dénonçait alors une volonté d’obstruction du groupe Renaissance, rebaptisé depuis Ensemble pour la République, c’est à dire le groupe de Gabriel Attal. Aujourd’hui, tout le monde est d’accord mais rien n’est voté. Le charme de la politique « made in France ».
Le second texte est celui du député MoDem du Finistère Erwan Balanant sur l’effectivité des droits voisins. Cette loi imposer aux plateformes de transmettre aux éditeurs toutes les données sur l’utilisation de leurs contenus afin que la négociation se fasse de bonne foi, et il habilite l’Arcom à mettre en demeure puis à sanctionner les plateformes récalcitrantes. L’enjeu est très concret car X et LinkedIn refusent toujours de négocier quoi que ce soit avec les éditeurs. Ce texte a été adopté par l’Assemblée en mars 2026 puis par le Sénat dans la nuit du 16 au 17 juin, mais la navette parlementaire n’est pas terminée. En clair : à propos des deux lois sur lesquelles tout le monde est d’accord, aucune n’a été votée à ce jour.
L’éducation aux médias, qui est un autre sujet éminemment important, l’accord des candidats est aussi acquis. Boris Vallaud voudrait en faire une grande cause nationale, tandis que Gabriel Attal la place au même rang que les apprentissages fondamentaux, à côté de la lecture, de l’écriture et du calcul.
L’argent public est la ligne de partage
Mais le consensus s’arrête là où commence la dépense. La plupart des candidats veulent conforter la mission de service public de transport postal de la presse, or celle-ci est fragilisée. En effet, le protocole signé en 2022 entre l’État, les éditeurs, La Poste et l’Arcep prévoyait une hausse annuelle des tarifs indexée sur l’inflation majorée d’un point, avec un plafond de 2 %, et ce jusqu’au 31 décembre 2026. Pourtant, au 1er janvier 2026, une hausse de 7 % est intervenue et elle pèse lourdement sur les petits titres.
Edouard Philippe a pourtant refusé de prendre le moindre engagement sur ce point, car il estime qu’un président élu devra rendre des comptes sur les finances publiques et qu’il ne veut pas promettre ce qu’il ne pourrait pas tenir. Philippe Ballard a lui aussi revendiqué la rigueur budgétaire, mais d’une façon plus radicale, puisqu’il a annoncé au nom de Marine Le Pen une réduction de toutes les aides directes à la presse, alors même que ces subventions ont pour principal objectif de soutenir le pluralisme.
À l’opposé, Manuel Bompard ne remet pas en cause ces aides, mais il voudrait les conditionner au respect de règles déontologiques, aux conditions d’emploi des journalistes et au mode de gouvernance des rédactions. Une autre piste, intéressante, a circulé dans la salle pendant la soirée, à savoir de reverser au moins en partie à la presse des amendes infligées aux Gafam par la Commission européenne ou par l’Autorité de la concurrence. Bruno Retailleau ne s’y est pas opposé sur le principe, et Edouard Philippe, peu favorable aux recettes affectées (c’est à dire fléchées « automatiquement » dans un budget sans pouvoir revenir dessus), a tout de même reconnu qu’il comprenait la demande.
Le RN choisit YouTube pour cible
Dans le débat, sur les distorsions de concurrence entre éditeurs et plateformes, le Rassemblement national a concentré ses attaques sur YouTube, filiale de Google. Philippe Ballard a eu des mots très durs à l’égard de la plateforme, allant jusqu’à affirmer qu’« il faut leur briser les reins ». Il n’a toutefois pas précisé par quels instruments juridiques ou fiscaux le RN comptait faire rendre gorge (ou les reins, au choix) à la plateforme vidéo .
La gauche veut lutter contre la concentration
Comme il fallait s’y attendre, la concentration des médias a constitué l’autre point de clivage. Boris Vallaud a estimé qu’une influence dépassant un certain seuil pourrait être considérée comme une atteinte au pluralisme, et il a visé nommément Vincent Bolloré et Pierre-Edouard Stérin, sans dire toutefois comment ce seuil serait mesuré. Il y aura un seuil, en cas de victoire à l’élection, mais on ne le connaît pas encore.
Sur cette question, le programme de Jean-Luc Mélenchon va plus loin, car il prévoit une loi de déconcentration qui plafonnerait le nombre de titres détenus par une même entreprise et interdirait à un groupe de contrôler toute la chaîne, de la fabrication du journal jusqu’à sa distribution. Manuel Bompard a précisé qu’il ne s’agissait pas d’écarter les grands investisseurs du secteur, mais d’empêcher que la propriété du capital serve à imposer une ligne éditoriale.
Ce qui manque
Cette séquence dit beaucoup de l’état du débat dans un secteur que certains, dont je fais partie, considère comme étant sinistré. Les candidats s’accordent volontiers sur ce qui ne coûte rien au budget de l’État, comme la régulation de l’IA ou les droits voisins, mais ils divergent dès qu’il faut financer ou toucher à la structure du capital. Pourtant, une question est restée presque absente des échanges, alors qu’elle conditionne la survie de nombreux titres : celle du marché publicitaire lui-même, capté par quelques plateformes, et du basculement d’une partie du trafic vers les réponses générées par l’IA. Les droits voisins et la présomption d’utilisation peuvent compenser une partie de la perte, mais ils ne reconstruiront jamais un modèle économique fiable et pérenne. C’est sans aucun doute sur ce terrain que les éditeurs devront pousser les candidats d’ici avril prochain.