Le débat qui n’existe pas

Sonia Mabrouk a quitté CNews pour BFM-TV, et le communiqué de BFM qui annonçait son arrivée prenait soin de préciser qu’elle y proposerait « des échanges civiques, une conversation saine et féconde, de la nuance, du doute, de la contradiction ». Le vocabulaire employé était presque philosophique. Le dispositif annoncé ces derniers jours pour la mise en place de ce rendez-vous télévisuel l’est beaucoup moins : un débat quotidien baptisé « Libre opinion », et surtout des « duels » calibrés : Bernard Guetta contre Louis Aliot, Aurélie Filippetti contre Laurence Sailliet, diffusés chaque jour sur un créneau stratégique, 18h50-21h, en pleine préparation de la présidentielle de 2027. Entre l’intention affichée et la mécanique installée, il y a finalement un gros écart.

Le duel a remplacé le récit

Il y a quarante ans, la communication politique et son miroir médiatique reposaient sur une économie de la rareté : rareté des canaux, rareté du temps d’antenne, rareté de la parole elle-même. Cette rareté donnait aux stratèges un pouvoir considérable, celui de choisir le silence plutôt que la saturation, de penser la prise de parole comme une architecture longue plutôt que comme une succession de séquences. Ce monde a disparu avec les chaînes d’information en continu. La parole politique est devenue permanente, et surtout jugée à l’aune d’un seul critère : sa capacité à capter l’attention immédiatement.

Dans cette économie-là, le raisonnement long est structurellement désavantagé. Ce n’est pas un jugement moral sur les rédactions, c’est une mécanique. Une émission choque, indigne ou amuse mieux qu’elle n’explique, et le format qui fonctionne le mieux dans ce nouveau régime n’est pas l’exposé mais l’affrontement. D’où les duels de Sonia Mabrouk, qui ne sont pas un choix éditorial isolé mais l’aboutissement logique d’un système où le clash est devenu la forme par défaut de toute prise de parole publique.

Où est vraiment le débat ?

Le sociologue Frédéric Lordon conteste depuis longtemps l’idée que le plateau contradictoire soit le lieu du débat. Sa thèse, résumée à gros traits : le vrai débat n’a pas lieu entre deux invités qui s’opposent devant une caméra, il a lieu dans la tête du spectateur, après qu’un intervenant a développé un argument sans être interrompu ni sommé de répondre à un contradicteur invité pour ne pas être convaincu. Le plateau qui met en scène le désaccord ne produirait donc pas de la pensée, mais du théâtre : chacun joue son rôle, personne ne change d’avis, et le public regarde un match sans y participer autrement qu’en applaudissant son champion.

Ce constat n’est pas un caprice d’intellectuel qui préférerait le monologue à la contradiction. Il pointe une confusion bien réelle entre deux choses que le langage médiatique entretient volontiers : montrer du désaccord et produire du raisonnement. On peut aligner deux invités aux positions opposées quatre-vingts fois par mois sans qu’aucune pensée nouvelle n’émerge, simplement parce que le format récompense la formule qui frappe plutôt que l’argument qui fait réfléchir.

Le fantôme de Godard

Cette critique du format croise, sans superposition, une formule plus ancienne et plus dérangeante, attribuée à Jean-Luc Godard : l’objectivité, c’est cinq minutes pour les Juifs, cinq minutes pour Hitler. Là où Lordon attaque la mise en scène du désaccord, Godard visait autre chose : la fausse symétrie entre deux paroles qui n’ont pas la même légitimité, l’idée qu’un temps de parole égal suffirait à garantir l’objectivité, alors que certaines positions ne devraient tout simplement pas être traitées comme des opinions parmi d’autres.

Les deux critiques ne se recouvrent pas entièrement, et c’est bien là que le sujet devient intéressant. Le modèle de Lordon, l’exposé long sans contradicteur, suppose déjà un tri en amont : on ne confie pas quarante minutes d’antenne à n’importe qui, précisément parce que certains discours ne méritent pas d’être mis en scène comme des points de vue respectables. Autrement dit, sa solution déplace le problème posé par Godard sans le résoudre : elle transfère la question de la légitimité du moment de la diffusion au moment du casting. Qui choisit le droit au monologue, et sur quels critères ? La télévision d’aujourd’hui a trouvé une échappatoire aux deux exigences à la fois : elle ne fait ni le tri moral que suppose Lordon, ni la balance mécanique que critiquait Godard. Elle organise des duels entre positions choisies pour leur écart maximal, sondeur passé au RN contre éditorialiste de gauche, non pas parce que cet écart éclaire un désaccord réel, mais parce qu’il produit du bruit.

L’industrie d’une fausse équivalence

Dans cette industrie du bruit, le choix des invités n’a jamais été innocent, il obéit depuis longtemps à une lecture fine des courbes d’audience minute par minute, affinée par des rédactions en chef qui savent précisément quels écarts idéologiques font monter le curseur. Que cette sélection reste affaire d’instinct professionnel ou qu’elle s’appuie demain sur des outils de ciblage plus systématiques, elle n’a jamais besoin de trancher la question posée par Godard, à savoir si les deux discours opposés méritent vraiment le même traitement. La différence avec le vieux « en même temps » est de taille. Celui-ci revendiquait une doctrine de l’équilibre, on pouvait la contester, en débattre, en démasquer les arrière-pensées. Ici, personne ne revendique plus rien : l’équivalence entre les deux discours n’est plus une position qu’on défend en réalité, sauf dans les communiqués de presse. Cette fausse symétrie est devenu un produit, sur lequel on s’appuie pour faire de l’audience. Un point, c’est tout. 

Sonia Mabrouk promet du doute et de la contradiction dans un dispositif conçu pour produire l’inverse, à savoir du clash récurrent et calibré. Il ne faut jamais oublier que la rareté la plus précieuse, en communication comme en télévision, n’est pas la parole, c’est le temps qu’on laisse au silence pour que quelqu’un, quelque part, se mette – enfin – à penser tout seul.

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