
Fin juillet 2026, le ministère de l’Enseignement supérieur a publié ses notes flash sur l’insertion des diplômés 2024. Quelques semaines plus tard, la Conférence des Grandes Écoles a sorti sa propre enquête sur la promotion 2025. Deux publications, deux méthodes, un seul constat : l’emploi des jeunes bac+5 se dégrade, année après année, depuis 2023. Le sujet mérite qu’on s’y arrête, parce qu’il ne s’agit pas d’un accident de conjoncture isolé. C’est le résultat d’une politique publique menée depuis dix ans, avec constance, et dont le réel commence à montrer les limites.
On diplôme de plus en plus
Le chiffre de départ est simple. Le nombre de jeunes qui sortent chaque année avec un diplôme de niveau bac+5 est passé d’environ 100 000 en 2005-2006 à environ 180 000 en 2022-2023, selon le service statistique du ministère. Un quasi-doublement, alors même que la population des 22-27 ans a diminué de plus de 3 % sur la période. Résultat : environ 26 à 27 % d’une classe d’âge atteint aujourd’hui ce niveau de diplôme, contre à peine plus de 20 % il y a une quinzaine d’années.
Cette hausse n’est pas tombée du ciel. Elle porte la signature d’une politique volontariste, celle de la massification de l’alternance lancée à partir de la loi Avenir professionnel de 2018. Sur l’ensemble du supérieur, l’apprentissage a été multiplié par 3,8 sur la même période. On a ouvert en grand les vannes du financement pour des cursus longs, et les effectifs ont suivi.
Le marché de l’emploi ne suit plus
C’est là que les chiffres publiés cet été font mal. Selon le ministère, à 18 mois après leur diplôme, seuls 69,3 % des diplômés de master hors enseignement occupent un emploi salarié en France, en baisse de 2,3 points sur un an. Pour le grade master, hors université, on tombe à 61,1 %, en recul de 3 points. Même les filières habituellement les plus protégées reculent : les écoles d’ingénieurs, longtemps citées en exemple, passent à 76 % d’insertion, les écoles de management à 66,8 %.
Sur une fenêtre plus courte, à moins de 6 mois, l’enquête de la Conférence des Grandes Écoles est encore plus parlante. Le taux net d’emploi de la promotion 2025 tombe à 76 %. Il était de 91 % en 2023 et de 85,8 % en 2024. Près de dix points perdus en deux ans, et le niveau le plus bas depuis la crise sanitaire.
Par souci d’honnêteté, il faut le rappeler : cette dégradation récente est en grande partie attribuée par les auteurs mêmes de ces enquêtes à un ralentissement économique conjoncturel, pas à un excès mécanique de diplômés. On manque encore d’une série longue, sur dix ans et plusieurs cycles économiques, qui prouverait que le marché ne peut structurellement plus absorber ce volume. Mais l’intuition, elle, ne date pas d’hier. Il y a dix ans déjà, il paraissait évident, pour certains comme moi, qu’on ne pourrait pas indéfiniment augmenter le nombre de bac+5 sans finir par saturer les postes qui vont avec.
Le déclassement s’installe
Au-delà du simple accès à l’emploi, c’est la qualité de l’insertion qui interroge. Selon l’étude Trajectoires de l’Apec publiée en novembre 2025, 84 % des jeunes bac+5 jugent difficile la recherche de leur premier emploi. Un quart d’entre eux occupent, un an après leur diplôme, ce que l’étude appelle un emploi alimentaire, sans lien avec leur qualification. Le Céreq, de son côté, chiffre à 28 % la part des diplômés de master occupant un poste en dessous de leur niveau six ans après la sortie d’études. Et le nombre de jeunes chômeurs diplômés du supérieur a été multiplié par 2,5 en vingt ans, selon l’Observatoire des inégalités.
Ces chiffres nourrissent un débat que la presse a fini par nommer, un peu brutalement, le diplôme-bashing. Certains experts vont même un peu plus loin : l’économiste Pierre Rondeau parle d’une chute libre du niveau des bac+5, le sociologue Julien Damon plaide pour une démassification des études longues. Ce sont des prises de position, que je partage partiellement, et pas des constats chiffrés, il faut donc les présenter comme telles. Mais elles disent quand même quelque chose du climat ambiant.
Une politique qui a coûté cher
Reste la question du prix. Le financement de l’alternance, porté depuis 2019 par France Compétences via les OPCO, représente chaque année plusieurs milliards d’euros à la charge du contribuable. Le budget consacré à l’alternance pour 2026 recule pour la première fois nettement, signe que l’État lui-même prend acte d’un modèle devenu difficile à financer au même rythme.
Cette politique a été, sur un plan précis, une vraie réussite : celui du chômage des jeunes. Un étudiant en formation n’apparaît jamais dans les statistiques de Pôle emploi devenu France Travail. Placer les jeunes dans des études longues, et le chômage des 18-25 ans recule mécaniquement, au moins pendant la durée des études. Mais ce succès statistique avait un coût, et il fallait bien qu’il se règle un jour. Il se règle aujourd’hui, sur le dos de générations qui ont fait ce qu’on leur demandait de faire : étudier plus, se qualifier professionnellement, faire confiance au système. Au bout du bout, le réel finit toujours par s’imposer, même quand on a mis dix ans à détourner le regard.