Podcasts et contenus haineux : des dynamiques convergentes

podcast « Burger Ring » de Ugo Gil Jimenez dit Papacito

Le 27 novembre dernier, le site Le Monde.fr a publié une enquête vidéo sur les podcasts « Burger Ring » et « 10 000 pas », animés par deux influenceurs d’extrême droite, qui figurent régulièrement dans le haut des classements, malgré un déferlement de blagues racistes, misogynes, ou homophobes. Après avoir été étonné que l’on s’étonne de cette tendance, voici un décryptage sur les dynamiques à l’oeuvre dans le podcasting.

Depuis deux ou trois ans, les classements des podcasts français ont révélé un phénomène : la montée régulière de programmes reposant sur des contenus polarisants, agressifs, parfois explicitement discriminatoires. Cette progression n’est pas un accident mais le résultat d’un écosystème médiatique particulier, d’une économie de l’attention poussée à son extrême et d’une régulation encore largement en retard sur le format audio. Pour comprendre comment ces discours se sont imposés au cœur d’un média perçu comme intimiste, moderne et « safe », il faut revenir sur plusieurs dynamiques convergentes.

Le premier facteur tient à la nature même du podcast. C’est un format qui combine une production peu coûteuse, une diffusion quasi sans filtre et une longue durée d’écoute. Là où YouTube ou TikTok sont lourdement surveillés, où la démonétisation est devenue un outil de régulation, les plateformes de podcasts offrent un environnement beaucoup plus permissif. Il suffit d’un micro, d’un flux RSS et d’un hébergeur pour être accessible sur Spotify, Apple Podcasts ou Deezer. Cette faible barrière technique permet à des créateurs déjà connus pour leurs prises de position polémiques de se réinstaller ailleurs lorsque la modération des grandes plateformes vidéo devient contraignante. Certains l’assument ouvertement : le podcast est devenu un refuge, un espace où les propos virilistes, antiféministes, xénophobes ou complotistes peuvent prospérer sans risque immédiat de suspension.

Le deuxième élément repose sur l’économie algorithmique des plateformes d’écoute. Les classements reposent sur le volume d’écoutes, un indicateur qui ne distingue jamais la popularité, la polémique, l’adhésion ou la simple curiosité. Les programmes les plus clivants génèrent une forte intensité d’engagement : fans très fidèles, partages structurés par communautés, mais aussi forte exposition médiatique lorsqu’un épisode suscite une polémique. À l’intérieur des plateformes, cela suffit à les propulser mécaniquement dans le haut du classement. Une fois placés dans les « Top Podcasts », ils bénéficient d’un cercle vertueux : la visibilité attire de nouveaux auditeurs, la nouveauté crée la curiosité, et les épisodes suivants consolident l’audience.

La logique algorithmique fonctionne alors comme un amplificateur. Elle encourage les contenus qui captent l’attention, même si cette attention repose sur la colère, la peur ou la dérision. Les travaux récents sur les systèmes de recommandation audio montrent qu’un algorithme optimisé pour maximiser l’écoute tend à proposer des contenus similaires à ceux déjà consommés, réduisant progressivement la diversité et créant des univers clos. C’est dans cet environnement que certaines émissions, jouant sur la provocation ou l’indignation, déclenchent de véritables dynamiques de radicalisation douce : rien de spectaculaire, rien d’explosif, mais un glissement progressif où des propos discriminatoires deviennent acceptables parce qu’ils sont enveloppés d’humour, de mise en scène ou d’un discours prétendument « anti-système ».

Ce glissement est renforcé par une troisième dynamique : la difficulté structurelle de repérer la haine dans l’audio. Contrairement au texte, facilement analysable, le son exige une transcription, une analyse contextuelle, une interprétation du ton, du sarcasme, de l’intention. Les outils de modération automatiques sont moins efficaces et les plateformes hésitent à s’engager dans une modération manuelle lourde, coûteuse et juridiquement délicate. Résultat : des propos qui seraient immédiatement supprimés sur un réseau social peuvent circuler librement en podcast. Le ton joue un rôle essentiel : l’humour, la caricature, la posture du « je ne fais que poser des questions » rendent la qualification juridique complexe et ralentissent toute action de retrait.

Cette tolérance technique et juridique contribue à un quatrième phénomène : la normalisation. Lorsqu’un podcast affichant des propos agressifs ou discriminatoires s’installe durablement dans les dix ou vingt programmes les plus écoutés du pays, il bénéficie d’un prestige symbolique. Il apparaît comme un choix « mainstream », légitime, intégré au paysage culturel. Les jeunes auditeurs y voient un format populaire, souvent divertissant, loin des codes journalistiques classiques. L’absence de contradiction ou de contre-argumentation renforce l’effet d’évidence. Le discours se répand sans résistance, porté par la sensation d’appartenir à un public « qui sait », qui comprend les « vraies choses » mieux que les médias traditionnels.

Pour la cohésion sociale, ce paysage pose un enjeu majeur. Des chercheurs l’ont souligné : la diffusion régulière de contenus haineux ou polarisants agit comme un polluant cognitif. Elle réduit l’empathie, augmente la suspicion, nourrit les stéréotypes et fabrique une culture du mépris. Dans un format aussi intime que le podcast, où la voix de l’animateur entre littéralement dans l’oreille de l’auditeur pendant une heure, l’effet est particulièrement fort. Ce n’est pas le choc qui radicalise mais la répétition, la construction progressive d’un récit simplifié du monde, souvent binaire, où certaines catégories deviennent les causes universelles des problèmes sociaux.

La France se trouve aujourd’hui dans une situation complexe : un média en pleine explosion d’audience mais encore faiblement régulé, une économie de la recommandation qui amplifie les contenus les plus polarisants et un public jeune qui consomme ces œuvres comme un divertissement plus que comme une source d’information. Les plateformes commencent à être interpellées ; l’Arcom s’y intéresse davantage ; le débat sur la responsabilité éditoriale des hébergeurs monte en intensité. Mais, pour l’instant, l’écosystème reste en avance sur la régulation.

L’installation des contenus haineux parmi les podcasts les plus écoutés n’est donc ni un accident ni une surprise. C’est le résultat logique d’un modèle médiatique qui valorise l’attention avant la qualité, la viralité avant la nuance, la provocation avant la responsabilité. Pour les étudiants, les communicants et plus largement pour tous ceux qui s’intéressent aux médias, ce phénomène constitue un cas d’école : il montre comment un environnement technique peut transformer profondément la nature et la circulation des discours publics, jusqu’à remodeler ce que l’on considère comme « normal » dans l’espace numérique.

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