
Médias : le grand tournant sociétal
En moins d’un siècle, les médias sont passés du statut de “quatrième pouvoir” à celui de miroir numérique de nos comportements. À l’ère de TikTok et de l’intelligence artificielle générative, informer n’est plus seulement une mission civique : c’est une bataille pour capter l’attention et maintenir la cohésion démocratique. Le diagnostic de Francis Balle et Alexandre Joux, dans Médias et sociétés (19ᵉ éd., 2024), sonne comme un avertissement : nous sommes entrés dans une société hypermédiatisée où la technologie, la régulation et l’économie recomposent sans cesse le paysage de l’information.
De la liberté à la régulation : une tension permanente
L’histoire des médias français est celle d’un balancier entre contrôle et liberté. De l’ORTF, bras armé de l’État jusqu’en 1974, au CSA puis à l’Arcom, la régulation a suivi la libéralisation du paysage audiovisuel. En 2025, cette autorité veille autant sur les chaînes que sur les plateformes de streaming, YouTube ou Netflix inclus. L’enjeu n’est plus la censure politique, mais la maîtrise d’un flux globalisé où circulent fake news, contenus violents ou campagnes de désinformation.
À l’échelle européenne, le Digital Services Act et le Digital Markets Act ont imposé une forme de souveraineté numérique : les géants du Net doivent désormais modérer, rendre transparents leurs algorithmes et limiter leurs pratiques anticoncurrentielles. Un virage que les États-Unis, attachés au Premier Amendement, n’ont pas franchi. La France et l’Union européenne défendent un modèle de régulation protectrice ; reste à savoir s’il protège aussi la liberté d’expression.
Les médias traditionnels à la recherche d’un second souffle
Dans les rédactions, la révolution numérique n’a pas seulement bouleversé les formats : elle a sapé les fondations économiques. La publicité, moteur historique, s’est effondrée : Google et Meta captent désormais plus de 75 % des revenus publicitaires numériques en Europe. Résultat : la presse, la radio et la télévision doivent se réinventer.
Trois stratégies dominent. D’abord, l’abonnement, moteur de l’indépendance mais facteur d’exclusion. Mediapart revendique plus de 220 000 abonnés payants ; Le Monde ou le New York Times ont bâti leur renaissance sur la fidélisation numérique. Ensuite, la diversification : festivals, podcasts, formations et produits dérivés complètent les revenus. Enfin, le mécénat et les aides publiques, essentielles pour la survie du pluralisme : plus de 400 millions d’euros d’aides directes et indirectes sont budgétés pour 2025. Sans elles, la presse régionale – DNA, Ouest-France, Sud Ouest – serait exsangue.
Mais ce modèle hybride a ses paradoxes : dépendre des GAFAM pour la diffusion (Google News Showcase, Facebook News) revient à confier aux concurrents le soin de financer la presse. Et si l’État garantit la pluralité, il entretient aussi une dépendance structurelle qui interroge la liberté éditoriale.
L’empire des plateformes : la guerre de l’attention
Dans le monde des flux, l’information n’est plus hiérarchisée par des rédacteurs en chef mais par des algorithmes. TikTok, YouTube, Instagram ou X façonnent les représentations sociales à coups de recommandations automatiques. L’économie de l’attention, décrite par Tristan Harris, repose sur la captation des biais cognitifs : scroll infini, notifications, récompenses aléatoires. Le contenu devient dopaminergique, calibré pour la rétention plus que pour la compréhension.
La fracture générationnelle s’en trouve aggravée. Les plus de 50 ans regardent encore le JT ; les 15-25 ans s’informent sur smartphone, souvent sans contact avec la presse traditionnelle. En 2023, 80 % des 18-24 ans français utilisaient TikTok chaque semaine. Les citoyens ne partagent plus les mêmes récits, ce qui fragilise la cohésion démocratique. Le risque n’est plus seulement la désinformation, mais la désagrégation du lien social.
L’intelligence artificielle, nouvel acteur de la chaîne médiatique
L’IA bouleverse à son tour le cœur du métier. Le Monde expérimente déjà des résumés automatisés ; Associated Press confie à des logiciels la rédaction de dépêches sportives. ChatGPT, Midjourney ou Sora produisent en quelques secondes des textes, images ou vidéos indiscernables de créations humaines. Pour les rédactions, c’est une promesse de productivité et de traduction instantanée ; pour la société, un vertige : qui garantit encore la véracité d’un contenu ?
L’essor des deepfakes rend la question explosive : une vidéo truquée diffusée sur X peut influencer un vote avant même d’être démentie. L’IA offre aussi de nouveaux modèles économiques : micro-abonnements, personnalisation à grande échelle, journalisme de niche. Mais elle accentue la dépendance aux plateformes qui la contrôlent.
Vers une société hypermédiatisée
Jamais l’humanité n’a produit autant d’informations. Chacun peut filmer, publier, commenter, devenant un maillon d’un écosystème où la frontière entre émetteur et récepteur s’efface. Cette démocratisation de la parole est une chance : elle multiplie les sources et contourne les monopoles. Mais elle engendre une saturation informationnelle et une perte de repères : comment distinguer le vrai du plausible ?
Le défi des années 2030 sera celui de la confiance. Ni la technologie ni la régulation ne suffiront ; seule une éducation médiatique massive permettra de recréer du discernement. La démocratie ne se joue plus seulement dans les urnes, mais dans les fils d’actualité. Dans cet océan de flux, le média du futur ne sera peut-être pas celui qui informe le plus vite, mais celui qui aide à comprendre le plus juste.