La post-vérité, ou le vivre ensemble en ruines.

Dans un monde où l’on peut croire que la 5G tue, que le vaccin implante une puce et que Brigitte Macron est un homme, que reste-t-il du vrai ? Cette question, loin d’être anecdotique ou purement philosophique, Myriam Revault d’Allonnes l’affronte de face dans La Faiblesse du vrai. Ce que la post-vérité fait à notre monde commun. Et elle n’y voit pas qu’un dérèglement passager, mais une bascule anthropologique majeure.

C’est un mot qui claque comme une époque : post-vérité. Non pas un simple mensonge, mais un monde dans lequel la distinction entre vrai et faux perd sa pertinence. Pire : une époque où la vérité elle-même devient suspecte, voire oppressive. Dans la première édition de son livre, parue en 2018, la philosophe s’interrogeait déjà sur la remise en question de la rationalité scientifique. Trois ans plus tard, la pandémie est passée par là et, avec elle, une vague de désinformation qui a achevé de fissurer ce qu’il restait de confiance en la science, les institutions et les médias.

De la crise sanitaire à la crise épistémique

La pandémie de Covid-19 a agi comme un révélateur. Confinés, anxieux, abreuvés d’informations parfois contradictoires, les citoyens se sont tournés vers les théories les plus invraisemblables comme autant de radeaux cognitifs. Pour Virginie Spies, sémiologue, c’est dans cette impuissance collective que le complotisme a trouvé un terreau fertile : il donne une explication, crée une communauté, et surtout, un sentiment de contrôle.

Mais c’est aussi l’échec d’un récit scientifique mal transmis. Revault d’Allonnes pointe une pédagogie manquée : on a oublié de dire que la science avance par approximations, qu’elle doute avant d’asséner. Résultat ? Une méfiance accrue, que les réseaux sociaux amplifient jusqu’à la caricature. Les médias, dans un effort de réhabilitation, ont mobilisé leurs “fact-checkers” comme autant de remparts contre le chaos. Trop tard pour certains.

Une vérité sans audience

La philosophe s’inquiète : nous ne sommes pas dans une ère du mensonge — où le vrai reste la norme, violée mais reconnue — mais dans une époque d’indifférence généralisée au vrai. C’est cela, la vraie rupture. Ce n’est pas que l’on croit tout : c’est que l’on se moque de ce qui est vrai. Une mutation dangereuse, car elle sape les fondements mêmes de la démocratie, qui suppose un monde commun fait de faits partagés.

Et le paradoxe est cruel : alors même que les outils du fact-checking n’ont jamais été aussi nombreux, leur efficacité semble s’éroder. Pire : certains en viennent à se méfier… de la lutte contre la désinformation elle-même, suspectée d’être une nouvelle forme de censure. Une inversion accusatoire qui brouille encore davantage les repères.

Le vrai, une affaire politique

Revault d’Allonnes rappelle l’intuition prophétique d’Hannah Arendt : sans une base factuelle commune, la liberté d’opinion devient une farce. Le débat n’a plus de sol. C’est à ce moment que les démocraties vacillent et que les régimes autoritaires s’installent. Pas besoin de censurer. Il suffit de rendre tout douteux, tout incertain.

C’est là que réside la profondeur de l’alerte lancée par la philosophe. Dans l’indifférence au vrai, ce n’est pas seulement la connaissance qui est menacée. C’est la possibilité même de faire société.

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