
Canal+ conserve 100 % des Coupes d’Europe pour 2027-2031
La décision est tombée comme un soulagement à Issy-les-Moulineaux au siège de Canal+ mais comme un coup de massue à la Ligue de Football Professionnel (LFP). Canal+ a conservé l’intégralité des droits des trois compétitions européennes – Ligue des champions, Ligue Europa et Ligue Conférence – pour le cycle 2027-2031. La chaîne cryptée a résisté à l’offensive du géant américain Paramount+, qui espérait rafler au moins le premier lot de C1 sur plusieurs marchés européens (Allemagne, Royaume-Uni, Italie).
En France, Canal+ a su conserver son exclusivité en dégainant un investissement massif, certes « un peu moins » élevé que les 480 M€ par saison du contrat actuel, selon L’Équipe. Probablement autour des 450/460 millions d’Euros annuels. L’inquiétude des derniers jours au sein du géant français de l’audiovisuel, qui a occasionné une prise de parole de Maxime Saada devant la rédaction des Sports de Canal+, a fait place au soulagement….
Ce renouvellement s’inscrit dans une stratégie assumée par Maxime Saada, président du groupe Canal+ : verrouiller la totalité de l’offre premium du football européen pour fidéliser les abonnés, proposer un continuum d’affiches du mardi au jeudi, puis prolonger le week-end avec la Premier League. Et surtout, maintenir une position défensive vis-à-vis de la Ligue 1, dont Canal+ refuse de distribuer la plateforme Ligue1+ lancée par la LFP en août 2025.
Un investissement colossal qui ferme la porte à un retour sur la Ligue 1
Ce maintien des droits européens a une conséquence immédiate : le groupe Canal+ « n’a plus de moyens à mettre en France », note L’Équipe. Les dirigeants des clubs français espéraient pourtant un réchauffement avec Canal+ si la chaîne perdait tout ou partie de la C1. Mais il n’en sera rien.
Les clubs français attendaient en fait un échec de cette échéance pour imaginer un retour du principal payeur historique du football français au chevet de Ligue1+, la plateforme de diffusion des matchs français. Or, l’issue de l’appel d’offre des Coupes d’Europe est d’une brutalité absolue pour le foot français : chaque euro investi dans l’UEFA est un euro de moins pour la Ligue 1. Déjà fâchées avec Canal+ depuis les contentieux liés à Mediapro, les instances de la LFP voient désormais l’horizon s’obscurcir encore davantage.
Le modèle économique de Ligue1+ est intenable
Les chiffres le montrent : même dans un scénario optimiste, Ligue1+ ne pourra jamais rivaliser avec l’ancien contrat DAZN. Aujourd’hui, la plateforme compte environ 1,08 million d’abonnés selon les données de L’Équipe … À 15 € par mois, cela représente près de 195 M€ par an de revenus.
Même en imaginant un doublement à 2 millions d’abonnés, ce qui semble extrêmement ambitieux à court terme, les revenus maximaux atteindraient 360 M€ annuels. Or :
- Les frais de production des matchs sont estimés entre 60 et 80 M€ par an.
- CVC, actionnaire de la LFP, perçoit un prélèvement sur tous les droits audiovisuels, conséquence du financement consenti aux clubs après le Covid.
- Les taxes classiques liées à l’audiovisuel sportif s’ajoutent encore à la facture.
Même avec un décollage spectaculaire, Ligue1+ n’atteindrait jamais les 400 M€ garantis par l’ancien contrat DAZN, pourtant déjà considéré comme un minimum vital pour la LFP.
Le constat est simple : l’auto-distribution ne financera jamais durablement le football professionnel français.
Tavernost applique un modèle télévision gratuite à un marché payant
Le lancement de Ligue1+ s’est fait sous l’impulsion d’un homme : Nicolas de Tavernost, ancien patron du groupe M6 et désormais directeur général de LFP Media. Sa culture télévisuelle est réelle, mais elle s’inscrit entièrement dans un écosystème de télévision gratuite, avec un financement publicitaire et une recherche de « visibilité » maximum pour les contenus produits.
Mais le sport premium est un marché d’abonnement payant, ultra-concurrentiel, qui repose sur des effets de portefeuille, des alliances fortes et des exclusivités verrouillées.
Au lieu de cela, la stratégie retenue repose sur :
- Une multiplication des partenariats (L’Équipe, opérateurs télécoms, plateformes…),
- Une distribution éclatée entre plusieurs partenaires,
- Une absence d’accord exclusif structurant.
Pourtant, les modèles qui fonctionnent sont à l’opposé :
- BeIN Sports l’a compris très tôt en confiant sa commercialisation exclusive à Canal+, moyennant 250 millions d’euros annuels, lui assurant rentabilité et visibilité.
- Paramount+, nouveau venu, a immédiatement cherché un accord de distribution exclusive avec Canal+ pour s’installer dans les foyers français.
LFP Media, à l’inverse, bâtit un édifice complexe, morcelé, et surtout sans partenaire industriel unique. Une stratégie incohérente sur un marché où la simplicité et l’exclusivité sont la règle d’or.
L’accord Canal+ – UEFA va compliquer l’avenir de la Ligue 1… mais la crise était déjà là
Certes, la reconduction des droits européens par Canal+ ferme une porte supplémentaire pour la Ligue 1. Mais la vérité est qu’avant même cette annonce, la situation était déjà critique :
- Aucun acteur majeur n’avait formulé d’offre crédible sur le championnat français.
- Le cycle précédent s’était terminé dans la douleur, avec un appel d’offres déserté.
- Les clubs vivent sous perfusion financière de CVC, de l’Etat … depuis 2021.
- Les audiences plafonneront à terme, et les revenus commerciaux stagnent.
La Ligue 1 n’est pas victime de la stratégie de Canal+ : elle est victime de l’effondrement de sa valeur marchande.
Ligue1+ ne sera jamais rentable. Quelles suites ?
Les faits économiques sont implacables : aucun scénario réaliste ne permet à Ligue1+ d’atteindre l’équilibre. Ni 1 million, ni 2 millions, ni même 2,5 millions d’abonnés ne permettraient de financer un championnat de première division aux standards européens.
La question n’est donc plus de savoir si la Ligue 1 souffrira, mais quand et avec quelle ampleur :
- Le modèle actuel ne peut pas tenir durablement.
- Les clubs les plus fragiles, déjà exsangues, sont en danger.
- Les dépôts de bilan en Ligue 1 et Ligue 2 ne sont plus théoriques : ils deviennent de plus en plus probables.
À défaut de partenaire premium, à défaut d’un modèle industriel solide, à défaut d’une stratégie lisible, la LFP se retrouve seule face à un mur financier.
Et pendant que le football européen se consolide autour des géants du payant, la Ligue 1 risque de se retrouver marginalisée, fragmentée, et peut-être bientôt en péril structurel.