Com’ politique et créativité ?

Réunion “d’appartement” — Municipales 1989 à Strasbourg

Ah, les élections municipales ! Tous les six ans, c’est le même spectacle qui recommence : un ballet d’hommes et de femmes persuadés que leurs talents sont indispensables à leurs villes, de poignées de main appuyées sur les marchés et de slogans plus ou moins inspirés. Mais si les outils numériques ont changé la forme, les stratégies de démarrage de campagne, elles, restent d’une constance admirable. Décryptage, donc, des grands classiques qui, sous couvert de modernité, n’ont pas pris une ride.

Premier grand classique : la création d’une association. Vous pensez que cela sert à structurer un projet participatif ? Allons, ne soyez pas naïfs. L’idée est surtout d’occuper le terrain bien avant que la campagne officielle ne démarre. Officiellement, on vend l’idée qu’il s’agit d’un collectif indépendant de citoyens désireux d’améliorer la ville. Officieusement, c’est une machine qui sert à collecter de l’argent et à se créer du fichier électoral avant l’heure.

Le bonus ? Grâce au site internet associé, on peut collecter des mails, des numéros de téléphone et, pourquoi pas, organiser de pseudos consultations citoyennes pour donner l’illusion d’un projet co-construit. Ce mécano sera ensuite mis en oeuvre quand il s’agira de mobiliser tout ce beau monde pour créer “une dynamique” lors de la campagne officielle. Qui a dit que la politique ne savait pas s’adapter au digital ?

Autre outil ancestral mais toujours en vogue : le questionnaire sur les marchés. De prime abord, cela semble une idée lumineuse : aller à la rencontre des habitants, comprendre leurs attentes, ajuster son programme en fonction de leurs doléances… En réalité, la ficelle sert à enrhumer de l’électeur potentiel sur des questions soigneusement orientées pour valider des choix déjà faits.

Exemple classique : « Pensez-vous qu’il faille améliorer la propreté de la ville ? » Qui oserait répondre non ? La messe est donc déjà dite : après analyse des « réponses citoyennes », le candidat annoncera fièrement que son programme repose sur des propositions issues du terrain. Malin.

Troisième marronnier de l’entrée en campagne municipale : le travail sur la cible “influence et réputation”. Rien de tel que de soigner sa notoriété et son image en multipliant les apparitions dans les associations locales. De l’assemblée générale des boulistes en passant par la soirée caritative du Lions, chaque opportunité est bonne pour apparaître souriant sur la photo et poster un message sur les réseaux sociaux du type : « Échanges passionnants ce soir avec les bénévoles engagés pour notre ville. Ensemble, construisons l’avenir ! ».

Le tout, bien entendu, en évitant soigneusement toute prise de position tranchée. Il ne s’agirait pas d’effrayer l’électeur avant l’heure.

Pour être tout à fait honnête, le recours à ces stratégies vétérotestamentaires a été un peu bouleversé ces dernières années par l’appel à l’émotion, en raison de l’avènement des réseaux sociaux. En clair, la pipolisation de nos vies, y compris la politique, amène nos candidats à se mettre en scène pour montrer qu’ils sont humains, proches des gens … Il ne suffit plus d’avoir des idées, il faut aussi montrer qu’on est une femme ou un homme du peuple. D’où la multiplication des photos avec les enfants (toujours un bon choix), des selfies avec les commerçants du coin sur leurs difficultés économiques (ils en ont toujours) ou des vidéos de « coulisses » où le candidat apparaît en train de manger une crêpe à la fête foraine.

Mention spéciale à celles et ceux qui n’hésitent pas à mettre en avant leur animal de compagnie dans leur communication. Un bon toutou fidèle, c’est l’assurance d’un capital sympathie immédiat. Petit conseil de ma part : les candidats de droite opteront pour un chien, ceux de gauche pour un chat plus en adéquation avec l’ADN de gauche : indépendance, liberté….

Dernier grand classique, les annonces. Les meilleurs stratèges savent qu’il faut frapper fort dès le début et trianguler autant que possible. Cela signifie que plus on est loin de la date de l’élection, plus il faut avancer des propositions qui seront normalement celles de ses futurs adversaires. Par exemple, les candidats de droite iront sur le terrain de la culture (domaine normalement exclusif de la gauche) quand ceux de gauche investiront la sécurité et l’attractivité économique (qui appartiennent à la droite). Ne pas oublier d’annoncer des projets spectaculaires (même s’ils sont irréalisables), cela permet d’occuper le terrain médiatique. Un tramway ? Un parc ? La gratuité des transports ? Peu importe que le budget ne suive pas, l’important est d’être le premier à lancer le débat et de forcer les autres candidats à réagir.

Et quand viendra le moment de justifier l’abandon du projet après l’élection, il suffira de dire que « les conditions financières n’ont pas permis de le réaliser ». On ne peut pas tout prévoir, que voulez-vous.

Finalement, peu importe les outils, qu’ils soient numériques ou traditionnels, les recettes restent les mêmes. Derrière l’innovation de façade, la mécanique bien huilée de l’entrée en campagne repose toujours sur les mêmes principes : capter l’attention, monter en notoriété, travailler son image, collecter de l’argent et des données, et surtout… ne jamais trop en dire avant l’heure fatidique.

Les municipales 2026 seront donc un délicieux remake des précédentes. Changer la ville ? Peut-être. Mais changer les stratégies électorales ? Certainement pas !

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