
Du 6 au 9 janvier 2026, Las Vegas accueille une nouvelle édition du Consumer Electronics Show. Comme chaque année, la grand-messe mondiale de la tech promet des annonces « révolutionnaires », des keynotes spectaculaires et un déluge de communiqués de presse. Comme chaque année aussi, une question revient, lancinante : à quoi sert vraiment le CES ?
La réponse la plus honnête tient en une formule vieille de dix ans : à rien. Ou plus exactement, à presque rien sur le plan économique, commercial et stratégique. Le CES est devenu un objet médiatique autosuffisant, un rituel plus qu’un outil, une vitrine plus qu’un levier.
Commençons par le plus évident : le coût. Participer au CES relève du sacrifice budgétaire, en particulier pour les start-up. Location du stand, électricité hors de prix, prestataires imposés, logistique, hôtels inflationnistes, billets d’avion : l’addition se chiffre rapidement en dizaines, voire en centaines de milliers d’euros. Un investissement rarement corrélé à des retombées commerciales mesurables. Peu de contrats signés sur place, peu de deals réellement conclus. À Las Vegas, on parle, on montre, on promet. On ne vend pas.
D’ailleurs, les acteurs les plus lucides le reconnaissent depuis longtemps. Le CES n’est pas un salon business. Les distributeurs se contactent désormais toute l’année, par visio, par mail, par téléphone. Les levées de fonds se négocient ailleurs. Les partenariats stratégiques se construisent loin des stands suréclairés du Nevada. Le CES n’est pas un accélérateur, c’est un décor.
Alors pourquoi y aller ? Pour la presse. Et uniquement pour elle. Des milliers de journalistes du monde entier concentrés au même endroit, pendant quatre jours, à produire frénétiquement de l’actualité technologique. Dans cette économie de l’attention saturée, le CES fonctionne comme Cannes pour le cinéma : un immense générateur de visibilité symbolique. Être là, c’est exister. Ne pas y être, c’est disparaître des radars médiatiques, au moins temporairement.
Mais cette visibilité a un goût de plus en plus artificiel. Les innovations présentées sont souvent incrémentales, parfois gadgets, rarement décisives. Beaucoup de produits n’arriveront jamais sur le marché. D’autres existaient déjà avant le salon et se contentent d’un nouvel habillage marketing. Le CES ne révèle plus, il recycle. Il amplifie un discours plutôt qu’il ne découvre des ruptures.
En 2026, ce décalage est encore plus flagrant. L’innovation technologique se joue désormais ailleurs : dans les data centers de l’IA générative, dans les plateformes logicielles, dans les écosystèmes fermés des GAFAM, dans la R&D invisible des industriels. Tout ce qui fait réellement la valeur – algorithmes, données, modèles économiques – est impossible à exposer sur un stand de neuf mètres carrés.
Le CES persiste pourtant, par inertie. Parce qu’un stand rassure les investisseurs. Parce qu’une photo à Las Vegas « fait sérieux ». Parce que l’écosystème tech aime ses rites, même vidés de leur substance. Le CES est devenu un passage obligé, non par utilité, mais par convention.
Dire que le CES ne sert à rien, ce n’est pas le mépriser. C’est au contraire le regarder pour ce qu’il est devenu : une gigantesque opération de communication collective, coûteuse, carbonée, ritualisée, dont la principale fonction est de produire du récit. Un récit auquel tout le monde participe, faute de mieux.
En 2026 comme en 2016, le CES ne sert donc pas à vendre, ni à innover vraiment. Il sert à être vu. Et dans l’économie contemporaine de l’attention, c’est déjà beaucoup. Mais ce n’est plus suffisant pour justifier le mythe.