C8 : on a coupé le son, mais la musique continue

C8 et ses deux clowns — Image iA — Grok 3

C’est officiel : C8 disparaît de la TNT. Fin de partie pour la chaîne qui aura réussi l’exploit de conjuguer fast-food télévisuel et tribune idéologique décomplexée. L’Arcom, l’autorité qui régule l’audiovisuel en France, a fini par couper le robinet. Pourquoi ? Parce qu’à force de repousser les limites de la décence médiatique, il fallait bien que quelqu’un mette un terme à l’expérience. Mais derrière cette mise au ban, une question demeure : l’arrêt de C8 et de Touche Pas à Mon Poste suffira-t-il à freiner la montée en puissance d’une idéologie de droite désormais dominante dans le paysage audiovisuel français ? Spoiler : pas vraiment.

C8 de Vincent Bolloré avec sa tête d’affiche Cyril Hanouna, c’était un peu la chaîne du « on ne peut plus rien dire, il faut sauver la liberté d’expression », sauf qu’en réalité, on pouvait tout dire. Surtout ce que la droite radicale adorait entendre. Entre débats hystérisés, homophobie, pseudo-pluralisme et chroniqueurs transformés en combattants d’une guerre culturelle imaginaire, la chaîne a poussé loin le curseur de la provocation.

L’Arcom, qui n’a pas la réputation d’être un modèle de réactivité, a pourtant décidé d’intervenir. Accumulation de mises en demeure, avertissements, sanctions financières à plus de 7 millions d’euros… La régulation a d’abord joué la carte du dialogue. Mais C8 et Cyril Hanouna, fidèle à son ADN, ont préféré répondre par plus de bruit, plus de clashs, plus d’audace idéologique.

Résultat : rideau. L’autorisation de diffusion sur la TNT n’a pas été renouvelée. Un geste fort, un signal clair : il y a des limites, même dans un paysage médiatique où l’audimat sert souvent de joker moral.

Alors, fin du problème ? Non. L’idée qu’il suffirait de débrancher une chaîne pour endiguer une dynamique politique est un fantasme. C8 était une vitrine, pas l’atelier. La droite conservatrice et réactionnaire s’est désormais solidement implantée dans le paysage audiovisuel.

D’abord, parce que la TNT n’est plus l’unique porte d’entrée vers l’opinion publique. Plateformes de streaming, réseaux sociaux, YouTube… Le discours conservateur, souvent bien mieux rodé que celui de ses adversaires, a su investir ces nouveaux canaux bien plus permissifs que la télévision « traditionnelle »​ comme l’a souligné le sociologue Rémi Rieffel dans son ouvrage “L’Emprise médiatique sur le débat d’idées. Trente années de vie intellectuelle 1989–2019” (PUF, 2022).

Ensuite, parce que l’évolution de l’audiovisuel français ne doit rien au hasard. La montée en puissance d’une ligne conservatrice n’est pas le fruit de quelques éditorialistes talentueux, mais d’un changement profond dans la demande du public et dans l’offre médiatique. Des chaînes d’info en continu aux talk-shows du soir, le paysage audiovisuel a progressivement penché à droite, à coups de chroniqueurs calibrés pour l’indignation et de discours sécuritaires omniprésents​.

Supprimer C8, c’est comme interdire une marque de fast-food en pensant éradiquer la malbouffe. Le public qui consommait ce contenu va juste aller voir ailleurs. La demande ne disparaît pas, elle se déplace.

Les producteurs de contenu ont bien compris que l’indignation et la radicalité sont devenues des moteurs d’audience. L’émotion prime sur la nuance, la radicalité écrase le débat, et l’expertise s’efface devant l’éloquence agressive binaire​. C’est ce cocktail qui structure aujourd’hui le paysage audiovisuel.

L’arrêt de C8 peut être perçu comme un symbole, une prise de position forte de la régulation. Mais dans les faits, il est probable que la disparition de la chaîne ne change rien à la dynamique d’ensemble. Les idées qu’elle véhiculait ont déjà infusé ailleurs, sur d’autres antennes comme celle de CNews qui appartient au même groupe, d’autres plateformes, et auprès d’un public déjà conquis.

En clair, on a peut-être coupé le son, mais la musique continue.

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