
C’est une petite révolution que l’UEFA s’apprête à tester. Pour le prochain cycle de droits télévisés (2027-2030), l’instance européenne envisage de vendre un match de Ligue des champions à l’échelle mondiale, rompant ainsi avec des décennies de territorialisation des droits. Jusqu’ici, chaque diffuseur achetait une zone : Canal+ pour la France (480 millions d’euros par saison), BT, Amazon ou BBC pour le Royaume-Uni. Demain, un acteur unique pourrait s’offrir l’affiche phare de la semaine dans le monde entier.
Une stratégie à la recherche du « Super Bowl » européen
Cette idée, encore à l’état de test auprès des diffuseurs, répond à une logique de globalisation du spectacle. L’UEFA espère dépasser les 4,4 milliards d’euros par saison engrangés entre 2024 et 2027, tout en renforçant la visibilité du football européen face aux ligues américaines. Le rêve : créer un événement planétaire hebdomadaire, un « Super Bowl du mercredi soir » que pourrait diffuser une plateforme mondiale comme Amazon Prime Video ou Apple TV+.
Mais le projet se heurte à plusieurs obstacles. Aux États-Unis, Paramount détient déjà les droits jusqu’en 2030. Et surtout, un diffuseur mondial remettrait en cause l’équilibre délicat du marché européen, bâti sur des exclusivités nationales.
Canal+ en première ligne
Pour Canal+, cette perspective a des allures de cauchemar. La chaîne cryptée a fait de la Ligue des champions le joyau de sa stratégie d’abonnement, depuis la perte de la Ligue 1. Si un acteur global obtenait ne serait-ce qu’un seul match par semaine, la promesse d’exclusivité, argument décisif pour recruter des abonnés, s’effondrerait.
Déjà, lors du précédent appel d’offres, Canal+ avait fait monter les enchères de 28 % pour barrer la route à Amazon. Sans exclusivité, son offre perdrait mécaniquement de la valeur – et pourrait la pousser à réduire la voilure.
Amazon, Netflix, et les nouveaux prétendants
Le projet de l’UEFA s’inscrit dans une recomposition plus large du sport business : les plateformes mondiales s’installent durablement dans le jeu. Amazon détient déjà des affiches au Royaume-Uni, en Allemagne et en Italie ; Netflix expérimente le sport-documentaire ; YouTube diffuse des compétitions en direct. L’idée d’un droit mondial pour un match premium s’accorde parfaitement avec leur logique de contenus globaux et d’algorithmes sans frontières.
Vers un nouveau modèle économique du foot européen ?
Si Canal+ devait relâcher la pression financière sur la Ligue des champions, de l’argent pourrait être réaffecté à la Ligue 1, où la chaîne cherche certainement à revenir dans le jeu. Le système des exclusivités nationales pourrait ainsi céder la place à un écosystème hybride : un match-événement mondial et des droits locaux fragmentés. La fin de football à la carte.
Au-delà de la bataille des milliards, c’est la logique même de la diffusion sportive qui est en train de basculer. Le football européen, produit historiquement ancré dans les territoires, pourrait devenir un contenu mondialisé, algorithmique, et uniformisé, où le supporter de Strasbourg ou de Naples consommerait la même affiche que celui de Tokyo ou de Los Angeles.
Reste à savoir si cette globalisation du ballon rond fera rêver les foules… ou si elle signera la fin de son enracinement populaire.