
La Ligue 1 française n’en finit pas de chercher son modèle économique. Après les fiascos de Mediapro puis de DAZN, la Ligue de football professionnel (LFP) a décidé cet été de reprendre la main en lançant sa propre chaîne, Ligue 1+. Pari risqué, mais pari réussi à court terme : à la mi-septembre, un mois seulement après son lancement, la plateforme revendiquait déjà plus d’un million d’abonnés, dépassant largement les prévisions fixées initialement pour… la fin de saison.
Ce succès s’explique par un tarif de lancement attractif (9,99 € contre 14,99 € à terme) et une stratégie d’« hyperdistribution » orchestrée par Nicolas de Tavernost, directeur général de LFP Media. La chaîne est disponible non seulement chez tous les fournisseurs d’accès à Internet (Orange, SFR, Free, Bouygues), mais aussi sur les TV connectées, Prime Video, Molotov ou même DAZN, facilitant le transfert des anciens abonnés. Pour renforcer cette dynamique, des partenariats ont été noués avec des médias, comme L’Équipe, et d’autres sont en cours.
Pourtant, derrière ces débuts encourageants, les inquiétudes demeurent. D’abord parce que 28 % des abonnés ont choisi l’offre mensuelle et peuvent résilier à tout moment. Ensuite parce que l’absence de Canal+ parmi les distributeurs prive la Ligue d’un relais historique, même si une large partie du public cumule déjà les deux abonnements.
Surtout, le nerf de la guerre reste les revenus. Les clubs, fragilisés par des années de crise et privés du système ancien de droits massifs vendus à des diffuseurs exclusifs, doivent désormais patienter. Cette saison, la LFP prévoit de redistribuer environ 120 millions d’euros issus de Ligue 1+, bien loin des 726 millions annuels de la période 2016–2020. Même avec l’indemnité de 85 millions versée par DAZN et les 78,5 millions de BeIN Sports, l’écart reste abyssal.
À cela s’ajoute un nouvel imbroglio : le fameux 9ᵉ match, celui du samedi après-midi, toujours détenu par beIN Sports. Si la LFP a longtemps envisagé de rapatrier cette rencontre pour offrir une exclusivité totale sur Ligue 1+, l’équation est désormais plus complexe. L’absence de ce match n’a pas freiné les abonnements, et le risque de se priver des 78,5 millions d’euros annuels versés par beIN apparaît trop grand. D’autant que la saison prochaine, les clubs ne bénéficieront plus des 85 millions de DAZN versés en indemnité. Reste que beIN, de son côté, n’entend pas forcément prolonger l’expérience et conteste même certaines clauses du contrat actuel, au point d’engager une bataille judiciaire avec la LFP. Les clubs devront trancher : conserver une manne financière indispensable ou miser sur l’exclusivité pour gonfler la valeur de Ligue 1+.
Dans ce contexte incertain, Nicolas de Tavernost se veut prudent : il s’attend à deux années difficiles, avant de viser 2,2 millions d’abonnés à l’horizon 2029, synonyme de 350 millions reversés aux clubs. En attendant, la Ligue 1+ illustre bien le paradoxe actuel du football français : une passion intacte dans les stades et sur les écrans, mais un modèle économique encore fragile, qui devra prouver sa viabilité sur le long terme.