
C’est un peu comme si Michel Drucker avait troqué son canapé rouge pour une chaise de gamer : Guillaume Pley, ex-voix de M6, cartonne avec son émission Legend sur YouTube, devenue le nouveau salon feutré des politiques en quête de visibilité. Trois millions d’abonnés, 180 millions de vues hebdomadaires (si l’on inclut les extraits TikTokisés), et surtout un format d’entretiens longs — une heure, un luxe à l’ère du scroll — où l’on cause beaucoup mais où les questions qui fâchent restent soigneusement filtrées.
Le dispositif est minimaliste : deux chaises, quelques LED pour donner l’illusion d’un décor, et un hôte rigolard qui met ses invités à l’aise. Pas de contradicteur façon Frédéric Taddeï dans Ce Soir ou Jamais, encore moins de tension à la Ciel mon Mardi. Ici, tout est « ultrapréparé », donc maîtrisé. Un terrain de jeu parfait pour les communicants politiques et culturels, qui voient dans Legend un passage obligé. Résultat : de Mélenchon à Sarkozy, de Zemmour à Darmanin, chacun vient y chercher ce que la télévision ne lui offre plus : un temps d’antenne sans le couperet du CSA et sans la concurrence des JT.
L’ironie, c’est que Pley assure que M6 et YouTube, « c’est la même chose ». Presque : l’une obéit à des règles, l’autre pas. Pas étonnant que les ministres et les attachés de presse plébiscitent ce nouvel espace, plus souple, plus « cool », et surtout plus jeune. Sauf que derrière l’enthousiasme, une question demeure : ces longs entretiens calibrés sont-ils encore du journalisme, ou juste une extension bienveillante des services de communication ?
Après tout, si l’on veut de la contradiction, il reste toujours la bonne vieille télé : parfois poussiéreuse, certes, mais capable de produire du vrai débat — pas seulement une bulle de confort algorithmique. Comme disait Coluche, « la dictature, c’est ferme ta gueule ; la démocratie, c’est cause toujours ». Sur YouTube, on cause beaucoup, mais toujours bien… trop bien.
(Source : Le Figaro Magazine, Vincent Jolly, 30 août 2025)