Le storytelling plus fort que la Justice ?

Image JDD — ©Reuters

C’est une décision judiciaire. Mais c’est surtout, depuis hier, un monument de storytelling. Marine Le Pen a été condamnée à quatre ans de prison, dont deux sous bracelet électronique, 100 000 euros d’amende et, surtout, cinq ans d’inéligibilité. Avec exécution provisoire, s’il vous plaît. Traduction : la présidentielle 2027, ce sera sans elle. En théorie.

En pratique, c’est une autre histoire. Car cette condamnation, si elle coupe net l’élan politique, donne aussi un coup d’accélérateur formidable à la machine à indignation. Aussitôt l’annonce faite, la com’ politique s’est emballée : la présidente du RN devient l’icône d’une injustice supposée, la victime d’un « système » qu’elle dénonçait déjà. Pas besoin de spin doctor quand l’événement parle tout seul : l’image est forte, les mots sont rodés, et l’opinion — ou du moins son bruit médiatique — s’enflamme.

Marine Le Pen n’a plus besoin de tracter : la scène lui est offerte sur un plateau. Sa condamnation devient désormais un levier, la décision judiciaire une cartouche dans l’arsenal politique. L’inéligibilité, loin d’être un couperet, devient le point de départ d’une narration savamment huilée : celle de la persécutée, exclue du jeu démocratique par des juges politisés, érigée en martyr d’un système dévoyé.

Dans une époque saturée de post-vérité, la condamnation vaut moins pour sa réalité que pour l’histoire qu’elle permet de raconter. Et cette histoire-là, elle est simple, puissante, redoutable : une candidate qui dérange, une justice qui “frappe”, un peuple qu’on empêche de voter. Le casting est prêt, le script s’écrit tout seul, et chaque déclaration du camp adverse nourrit le récit. Pendant ce temps, la machine judiciaire, elle, avance à son rythme. Du moins, en apparence.

Car l’épilogue n’est peut-être pas celui qu’on imagine. Si l’inéligibilité semble verrouillée, le volet le plus inflammable reste l’exécution provisoire. Ce choix du juge, justifié par un “trouble à l’ordre public”, pourrait bien être revu plus vite que prévu. Le storytelling du martyr, savamment entretenu, met une pression redoutable sur l’appareil judiciaire. Et l’État de droit, qu’on croyait maître du tempo, risque fort d’être contraint à un calendrier politique.

On peut donc parier que l’appel — obligatoire mais pas toujours rapide — sera ici convoqué dans un délai inhabituellement “raisonnable”. C’est à dire à une date compatible avec l’échéance de 2027. Le ministère de la Justice, soucieux d’éviter le procès du procès, devra offrir une séquence judiciaire limpide, rapide, visible. Pas par goût de la transparence, mais parce que l’ombre du storytelling pèse plus lourd que le Code pénal.

Car au fond, qu’importe l’issue juridique si l’opinion retient surtout l’histoire. Celle d’une candidate tombée, non pas pour des faits, mais pour ses idées. Celle d’un système accusé d’avoir jugé trop vite. Et celle, surtout, d’un électorat à qui l’on aurait confisqué le choix. Dans ce match entre la Justice et le récit politique, le vainqueur risque de ne pas être celui qu’on croit dans un Etat de Droit.

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