
©Kevin Dietsch/Getty Images
Le pionnier de l’intelligence artificielle, figure tutélaire de la recherche chez Meta, s’apprête à quitter le groupe de Mark Zuckerberg. Un départ qui illustre le choc culturel entre la recherche fondamentale et la course effrénée à la “superintelligence”.
Le départ annoncé d’un pilier de l’IA
C’est un tremblement de terre dans la Silicon Valley. Selon le Financial Times, Yann LeCun, directeur scientifique de l’intelligence artificielle chez Meta, serait sur le point de quitter le groupe dans les prochains mois.
Ni l’intéressé, ni la firme de Menlo Park n’ont confirmé l’information, mais plusieurs sources internes évoquent un départ déjà annoncé à ses équipes. Le chercheur franco-américain, co-lauréat du prestigieux prix Turing en 2019, réfléchirait à lancer sa propre start-up dédiée à la recherche ouverte en IA.
Un symbole d’un tournant stratégique chez Meta
Ce départ intervient alors que Mark Zuckerberg a enclenché, depuis début 2025, un virage radical : Meta veut désormais rattraper OpenAI et Google dans la bataille des grands modèles de langage et de l’intelligence artificielle dite “générale”.
Pour incarner ce changement, le patron du groupe a recruté Alexandr Wang, fondateur de Scale AI, en lui confiant un chèque de 15 milliards de dollars et la direction d’un nouveau département baptisé Superintelligence.
Conséquence directe : les équipes historiques de FAIR (précédemment Facebook AI Research et dorénavant Fundamental Artificial Intelligence Research), créées et dirigées par Le Cun depuis douze ans, ont été placées sous la tutelle de cette nouvelle division. Le chercheur, partisan d’une IA au service de l’homme et non d’une machine censée le surpasser, se serait alors retrouvé en marge du centre de décision.
Des tensions sur fond de plan social
Le contexte interne n’a rien arrangé. Fin octobre, Meta a licencié 600 salariés dans ses équipes IA, dont une partie issue du laboratoire de Yann Le Cun.
Cette restructuration vise à concentrer les moyens sur les projets les plus “productifs” pour le marché. Une logique d’efficacité qui tranche avec la vision académique du scientifique, attaché à une recherche de long terme.
Zuckerberg, lui, affiche un objectif clair : atteindre une intelligence artificielle générale (AGI) capable, selon lui, de rivaliser avec les capacités cognitives humaines.
Deux visions du futur s’opposent : l’une philosophique et prudente, l’autre industrielle et conquérante.
Meta dans la tourmente
L’année 2025 aura été agitée pour le groupe.
Les investisseurs s’inquiètent d’une bulle financière autour de l’IA : les dépenses annoncées par Meta – près de 600 milliards de dollars à horizon 2028 – ont fait plonger le titre de plus de 12 % en Bourse.
Pour un géant habitué aux croissances exponentielles, ce ralentissement, doublé d’un scepticisme des marchés, fragilise la stratégie de Zuckerberg. Et le départ de Le Cun, s’il se confirme, risque d’envoyer un signal négatif à tout l’écosystème : celui d’un divorce entre la recherche et le business.
Vers un “nouvel humanisme” de l’IA ?
Yann Le Cun a toujours défendu une approche éthique et scientifique de l’intelligence artificielle. Son credo : l’IA doit augmenter l’humain, pas le remplacer.
Face à la course à l’AGI engagée par Meta, OpenAI ou Anthropic, sa probable indépendance pourrait marquer le retour d’une IA de recherche ouverte, plus proche du modèle académique que du modèle d’entreprise.
S’il confirme son départ, il pourrait rejoindre la lignée des grands chercheurs devenus entrepreneurs, à l’image de Geoffrey Hinton ou Demis Hassabis.
“L’IA est un outil, pas une finalité”, rappelait-il récemment.
Et c’est peut-être en quittant Meta que Yann LeCun pourra, paradoxalement, la remettre au service de l’humain.