Les “Artificial Media” : l’intelligence artificielle devient créatrice

Un livre au croisement de l’art, de la technologie et de la société

Dirigé par Keller et Zagalo et publié en cette fin d’année 2025, l’ouvrage collectif consacré aux Artificial Media explore un phénomène encore peu étudié : l’entrée massive de l’intelligence artificielle (IA) dans les pratiques créatives et médiatiques. Ce projet interdisciplinaire réunit des chercheurs, artistes, journalistes et enseignants venus de plusieurs pays. Ensemble, ils cherchent à comprendre comment des systèmes comme ChatGPT, DALL·E ou Midjourney participent désormais à la création d’images, de textes, de musiques ou de récits interactifs.

Le livre s’inscrit dans un courant de recherche récent qui dépasse la simple question des “deepfakes” ou des “médias synthétiques”. Les Artificial Media désignent une nouvelle génération de médias produits avec ou par des technologies d’IA, capables non seulement d’imiter, mais aussi de proposer des formes originales d’expression. Ces médias transforment la façon dont nous produisons, partageons et interprétons les contenus culturels.

Une nouvelle définition de la créativité

Le premier ensemble de chapitres s’attache à définir ce que sont les Artificial Media. L’idée centrale est que la créativité n’est plus seulement humaine : elle devient partagée entre humains et machines. L’IA n’est plus un simple outil d’exécution, mais un partenaire de production. Cette collaboration redéfinit des notions fondamentales comme l’auteur, l’originalité et l’authenticité.

Les auteurs insistent sur le fait que ces pratiques brouillent les frontières traditionnelles entre création et programmation. Les œuvres issues de l’IA posent la question : qui crée vraiment ? L’humain qui conçoit la requête ou la machine qui génère le contenu ? Le livre n’apporte pas de réponse unique, mais invite à réfléchir à cette créativité hybride, où l’inspiration circule entre code et imagination.

Des cadres théoriques revisités

Le deuxième volet du livre s’appuie sur la philosophie et la théorie des médias pour comprendre ces transformations. Une image revient souvent : celle de la marionnette et de l’acteur. L’IA se situe entre les deux — programmée par l’humain mais capable d’improviser dans certaines limites. Cette métaphore aide à penser la place du contrôle, de la liberté et de la responsabilité dans les créations co-produites avec une machine.

D’autres chapitres montrent comment les médias automatisés modifient notre rapport au temps et à la mémoire. Par exemple, les images d’archives “réinventées” par l’IA peuvent donner l’illusion d’un passé recomposé, interrogeant la fiabilité de nos représentations historiques.

L’IA entre apprentissage et création

Une partie particulièrement originale du livre porte sur l’éducation. Plusieurs chercheurs présentent des expériences menées dans des universités et des écoles, où les étudiants utilisent l’IA pour coécrire des histoires, créer des visuels ou inventer des jeux interactifs. L’objectif n’est pas de produire à la place des élèves, mais de leur faire comprendre le fonctionnement et les limites de ces technologies.

Cette approche pédagogique, qualifiée d’“éducation aux médias par l’IA”, développe la créativité critique : savoir utiliser ces outils tout en gardant un regard lucide sur leurs effets, leurs biais et leurs enjeux éthiques. Les auteurs montrent que l’apprentissage devient alors une expérience partagée entre humains et technologies, où l’IA stimule autant qu’elle questionne.

Arts, journalisme et nouveaux usages

L’ouvrage illustre aussi les transformations en cours dans les métiers de la création.
Dans le journalisme, l’automatisation facilite la rédaction rapide d’articles, mais fait craindre une uniformisation du contenu et une perte du jugement humain.
Dans la musique, des projets mêlant artistes et algorithmes expérimentent de nouvelles formes d’improvisation collective.
Dans les arts visuels, des créateurs utilisent des images générées par IA comme matériau de composition, donnant naissance à des univers esthétiques inédits, entre rêve et simulation.

Ces exemples montrent que l’IA ne remplace pas la sensibilité humaine, mais qu’elle transforme nos manières de concevoir et de percevoir la création.

Des enjeux éthiques et politiques majeurs

Le dernier axe du livre aborde les questions de pouvoir, de transparence et de gouvernance.
Les auteurs soulignent les risques liés à la concentration des technologies de l’IA entre les mains de quelques grandes entreprises. Cette situation menace la diversité culturelle et la souveraineté numérique.
Ils appellent à une utilisation responsable et démocratique de ces outils : accès équitable aux données, respect des droits d’auteur, lutte contre les biais et la désinformation.

L’ouvrage plaide ainsi pour un design éthique, où la technologie sert la créativité humaine au lieu de la remplacer. La durabilité sociale et culturelle devient la condition d’un véritable progrès artistique.

Une réflexion pour repenser la culture numérique

En conclusion, ce livre propose une vision équilibrée : l’IA n’est ni ennemie ni sauveuse de la création. Elle ouvre un nouvel espace de collaboration où l’humain reste au centre, mais accompagné d’outils capables d’amplifier son imagination.
Les Artificial Media invitent donc à repenser notre rapport à la culture, à la technique et à la responsabilité.
En somme, comprendre ces nouveaux médias, c’est apprendre à créer autrement dans un monde où l’intelligence devient partagée.

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